Deuxième version


LETTRE DIXI�
�ME.

JE
fuis enfin arrivée à cette
Terre , Pobjet de mes défirs ,
mon cher Aza , mais je n^y
vois encore rien qui m'annon-
ce le bonheur que je m'en étois
promis, tout ce qui s'offre à
mes yeux me frappe, me fur-
prend , m'étonne & ne me
laiffe qu'
une impreffion va-
gue, une perplexité ftupide ,
dont je ne cherche pas même
à me délivrer ; mes erreurs
répriment mes jugemens , je
demeure incertaine , je doute
pref
que de ce que je vois.

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peine étions - nous fortis
de la maifon flottante , que

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Péruvienne. 121

nous f
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voit en foule, me paroît être
de la même Nation que le C^-
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I. Part. ^ L



I 22 Lettres d'une

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mobile les yeux attachés fur
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près &c fort loin de moi.

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habitans de ce pays? Faut -il
les craindre, faut-il les aimer?
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Péruvienne. 125


Le Cacique m
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dre que la figure que je voyois ,
étoic la mienne^ mais de quoi
cela m'inftruit-il ? Le prodi-
ge en eft-il moins grand? Suis-
je moins mortifiée de ne trou-
ver dans mon efprit que des
erreurs ou des ignorances ? Je
le vois avec douleur , mon cher
Aza ; les moins habiles de cette
Contrée font plus favans que
tous nos Anautas,

Le Cacique m
'a donné une
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une grande douceur pour moi
que celle de revoir des fem-
mes & d'en être fervie : plu-
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ieurs autres s'empreffent à me
rendre des foins, &c j'aimerois

* Servante ou femme de chambre.

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124 Lettres d'une



autant qu'elles ne le fiiTent
pas, leur préfence réveille mes
craintes. A la façon dont elles
me regardent , je vois bien
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elles n'ont point été à Cu^-
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. Cependant je ne puis en-
core juger de rien , mon ef prit
flotte toujours dans une mer
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incertitudes; mon cœur feul
inébranlable ne défire, n'efpé-
re, & n'attend qu'un bonheur
f
ans lequel tout ne peut être
que peines.

- -^

* Capitale du Pciou.



Péruvienne. 125



  Première version


LETTRE DIXI�
�ME.


JE
suis enfin arrivée à cette Terre, l’objet de mes desirs, mon cher Aza, mais je n’y vois encore rien qui mannonce le bonheur que je men étois promis, tout ce qui soffre à mes yeux me frappe, me surprend, m’étonne, & ne me laisse qu’une impression vague, une perplexité stupide, dont je ne cherche pas même à me délivrer ; mes erreurs répriment mes jugemens, je demeure incertaine, je doute presque de ce que je vois.

À
peine étions-nous sortis de la maison flotante, que nous sommes entrés dans une ville bâtie sur le rivage de la Mer. Le peuple qui nous suivoit en foule, me paroît être de la même Nation que le Cacique, & les maisons nont aucune ressemblance avec celles des villes du Soleil : si celles-là les surpassent en beauté par la richesse de leurs ornemens, celles-ci sont fort au-dessus par les prodiges dont elles sont remplies.

En entrant dans la chambre
Déterville ma logée, mon cœur a tressailli ; j’ai vû dans l’enfoncement une jeune personne habillée comme une Vierge du Soleil ; j’ai couru à elle les bras ouverts. Quelle surprise, mon cher Aza, quelle surprise extrême, de ne trouver quune resistance impénétrable, où je voyois une figure humaine se mouvoir dans un espace fort étendu !

L’é
tonnement me tenoit immobile les yeux attachés sur cette ombre, quand Déterville m’a fait remarquer sa propre figure à côté de celle qui occupoit toute mon attention : je le touchois, je lui parlois, & je le voyois en même tems fort près & fort loin de moi.

Ces prodiges troublent la
raison, ils offusquent le jugement ; que faut-il penser des habitans de ce pays ? Faut-il les craindre, faut-il les aimer ? Je me garderai bien de rien déterminer là-dessus.

Le Cacique m
a fait comprendre que la figure que je voyois, étoit la mienne ; mais de quoi cela m’instruit-il ? Le prodige en est-il moins grand ? Suis-je moins mortifiée de ne trouver dans mon esprit que des erreurs ou des ignorances ? Je le vois avec douleur, mon cher Aza ; les moins habiles de cette Contrée sont plus savans que tous nos Ancutes.

Le Cacique m
a donné une China [27] jeune & fort vive ; c’est une grande douceur pour moi que celle de revoir des femmes & den être servie : plusieurs autres sempressent à me rendre des soins, & j’aimerois autant quelles ne le fissent pas, leur présence réveille mes craintes. À la façon dont elles me regardent, je vois bien qu’elles nont pas été à Cuzcoco [28]. Cependant je ne puis encore juger de rien, mon esprit flotte toujours dans une mer d’incertitudes ; mon cœur seul inébranlable ne desire, n’espére, & nattend quun bonheur sans lequel tout ne peut être que peines.


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